« L’homme est condamné à être libre ». C’est LA citation la plus connue de Sartre. Sartre nous dit qu’on est libres. Libres de choisir, libres d’être qui on veut, libres de tout.
Et sur le papier… il a raison. Factuellement, rien ne m’empêche de faire ce qui me plaît. De dire ce que je veux. De tourner cette vidéo. Personne ne va venir me pointer un revolver sur la tempe pour m’empêcher de bouger. Rien ne nous empêche de faire ce qu’on veut.
Malgré cette liberté immense, les gens sont de plus en plus malheureux. Et ce n’est pas qu’une impression : c’est ce que montrent les chiffres. Le CEPREMAP, par exemple, observe depuis des années une dégradation du bien-être des Français.
Pourquoi ? Est-ce que la liberté peut nous rendre malheureux ? Est-ce que Sartre s’est planté ? Ou… est-ce que je suis en train de faire un lien de causalité un peu rapide ? Je pose la question — honnêtement.
Avant de partir sur des jugements hâtifs, je propose de comprendre la philosophie de Sartre… Mais surtout ses limites.
Jean-Paul Sartre, c’est un philosophe du XXe siècle. Il arrive dans un monde qui sort de la guerre. Un monde détruit. Traumatisé. Les religions s’effondrent, les valeurs traditionnelles s’effritent, et l’être humain se retrouve face à lui-même.
Sartre est connu pour avoir été le visage de l’existentialisme athée. Et son idée centrale, elle tient en une phrase : « L’existence précède l’essence. »
Ça veut dire qu’on naît sans nature fixe, sans rôle préécrit, sans “but”. Et qu’on doit créer notre propre essence à travers nos choix, nos actes, nos engagements.
En gros : tu n’es pas ce que tu es au départ. Tu es ce que tu décides d’être, ce que tu fais. Tu te définis toi-même.
Et pour Sartre, c’est une très bonne chose. Parce que ça veut dire qu’on a aucune restriction à notre libre arbitre. Pas de Dieu qui nous commande. Pas de schéma figé. Pas de rôle prédéfini.
Tout est une conséquence de nous. De nos choix et nos pensées. En soi, il n’a pas tort. Nous sommes tous responsables de nos actions. Et c’est pour ça qu’on juge les hommes et non les animaux.
On n’a pas le droit de se déresponsabiliser de nos propres actions. Tu ne peux pas dire “j’y peux rien”, “c’est la société”, “c’est mes parents”, “c’est mon passé”… Non. Sartre dit : non seulement tu peux choisir, mais tu DOIS choisir.
Et c’est là qu’il balance cette phrase choc : « L’homme est condamné à être libre. » Parce que la liberté, c’est pas toujours agréable. C’est même flippant. Tu ne peux plus te cacher. T’as plus d’excuse. C’est toi. Toujours toi. Seulement toi.
Sartre dit aussi que le problème, c’est que les autres te regardent. Et te définissent. Y’a une autre phrase culte : « L’enfer, c’est les autres. » Elle est souvent mal comprise. Il ne dit pas que les autres sont méchants. Il dit que le regard des autres nous fige. Qu’ils nous enferment dans une image. Tu fais une erreur → tu deviens “le mec qui a échoué”. Tu mens une fois → tu deviens “le menteur”.
Et donc, être libre, c’est aussi refuser que les autres décident qui on est. C’est se réinventer constamment, par nos actes, nos décisions.
Dit comme ça… c’est puissant. Mais c’est aussi vertigineux.
Parce qu’au fond, Sartre nous dit qu’on est seuls. Qu’on doit tout porter… Et qu’on n’a pas de support. Pas de Dieu, pas d’inconscient, pas de nature humaine.
Mais là, y a un truc qui coince. Oui, dit comme ça, c’est joli… Mais un autre philosophe né un siècle plus tôt dit quelque chose d’intéressant et qui contredit totalement Sartre. Et ça change tout.
Søren Kierkegaard. Un penseur danois du XIXe siècle. Le père de l’existentialisme. Avant Sartre. Avant Camus. Sauf que lui, il croit en Dieu. Et surtout, il ne voit pas la liberté comme une pure bénédiction. Il la voit comme un poids. Un gouffre.
Et lui, il pose une phrase tout aussi marquante : « L’angoisse est le vertige de la liberté. »
Et ça change tout.
Sartre dit : “Tu es libre, donc responsable.” Kierkegaard, lui, dit : “Tu es libre… et c’est précisément ça qui te paralyse.”
Pour lui, l’excès de liberté, ce n’est pas l’émancipation. C’est le vertige. L’angoisse. La panique intérieure. Parce que quand tu peux tout faire… tu ne sais plus quoi faire.
Imagine un peintre. Il doit faire une peinture. Mais il a accès à toutes les couleurs, tous les pinceaux. Il peut peindre exactement ce qu’il veut. Mais le problème, c’est que c’est cette infinité de possibilités qui va le rendre malade.
Dans « La Maladie à la Mort », Kierkegaard parle d’une maladie de l’âme : le désespoir existentiel. Cette sensation sourde, permanente, que tu n’es pas à ta place. Que quelque chose manque. Que tu te fuis toi-même.
Tout est flou. Parce qu’on est libre, mais sans boussole.
Pourquoi c’est si important ? Parce que l’être humain, il n’est pas fait pour naviguer dans le vide. Il a besoin de structure, de direction, de sens. Pas forcément des règles strictes ou un Dieu autoritaire — mais une raison de choisir une chose plutôt qu’une autre.
Quand tout devient possible… alors plus rien ne semble nécessaire. Tu flottes. Tu doutes. Tu erres.
Un choix, c’est pas juste cocher une case. Un vrai choix engage. Il demande de dire “non” à mille autres possibilités. Et ça, c’est douloureux. Parce qu’on a peur de regretter. De mal faire. De se tromper. Alors on procrastine.
C’est ça le désespoir dont parle Kierkegaard. C’est la paralysie face à l’infini du choix.
Et c’est pour ça qu’on a besoin d’une boussole. Pas pour nous enfermer, mais pour nous orienter. Pour faire des choix solides. Pour tenir debout dans le vertige.
Kierkegaard pense que cette boussole, c’est la foi. Pas forcément au sens religieux, mais une foi au sens large : la foi en un idéal, en une vérité intérieure, en un engagement personnel profond.
Et c’est là que Jung arrive.
Jung, c’est l’élève de Freud. Mais contrairement à lui, Jung n’a pas tout ramené au sexe ou à l’enfance. Il est allé plus loin.
Il parle de l’inconscient. Il dit qu’on a un ego (le conscient), mais aussi un inconscient personnel et un inconscient collectif.
L’inconscient personnel, c’est tout ce qui vient de ton vécu. Et aussi tout ce que tu refoules : ton ombre. L’inconscient collectif, lui, contient les archétypes universels.
Donc non, tu n’es pas une page blanche. Tu es habité. Traversé. Tu es construit autour d’un noyau inconscient.
Et Jung ne dit pas “Tu es libre, donc construis-toi.” Il dit : “Tu es déjà quelque chose. Découvre-le.”
C’est ce qu’il appelle l’individuation. Et c’est l’opposé exact de ce que dit Sartre.
Jung dit aussi que ce que tu refuses de voir en toi devient dangereux. Ça agit dans ton dos. Par des névroses, des sabotages, des douleurs existentielles.
Il dit : ce que tu ne vis pas consciemment te reviendra sous forme de destin.
Et là, on comprend pourquoi le monde va mal. Pas à cause d’un manque de liberté. Mais à cause d’un manque de vérité intérieure.
Sartre nie l’inconscient. Il dit qu’il n’existe pas. Que tout est choix.
Mais explique-moi alors les crises d’angoisse, les sabotages, les phobies, les pulsions ? Tu crois que t’as choisi d’être jaloux ? D’être hypersensible ? De tomber amoureux d’une personne toxique ?
Non.
C’est là où Sartre devient dangereux. Parce qu’il nie une part de toi. Et quand tu nies l’ombre, tu t’éloignes de toi. Tu te crées un personnage. Tu joues un rôle que tu crois avoir choisi.
Jung, lui, te dit de vivre sans masque. D’embrasser ton ombre. D’aller au bout de ce que tu es.
L’individuation, c’est pas une option. C’est une urgence. Parce que si tu ne sais pas qui tu es, quelqu’un d’autre décidera pour toi. Une pub. Un coach. Une idéologie. Un trauma. Ou pire : ton ombre.
Le monde moderne te donne mille identités prêtes à porter. Aucune ne te libère. Toutes te coupent de toi. Tu ne dois pas “devenir quelqu’un”. Tu dois redevenir toi.
Et pour ça, il te faut une chose : une structure. Pas des listes. Pas des objectifs. Une vraie colonne vertébrale intérieure. Un sens. Un cap.
Parce que tu ne peux pas décider à quelle heure monter les voiles… si tu ne sais pas pourquoi ton bateau navigue.